Allocations d'actifs : le pivot asiatique rebat les cartes

Devises sous-évaluées, transition stratégique chinoise, réveil japonais, cycle IA qui dope les fournisseurs de la zone : les gérants identifient un alignement de forces rarement vu sur le continent. Le consensus n'est toutefois pas total.
Pendant 15 ans, le sens du flux était limpide : cap à l'Ouest, dollar, tech américaine. Le mouvement s'inverse. Banques centrales asiatiques en contre-pied, mécaniques de change qui se retournent, retour du Japon dans les conversations d'allocation. Lors d'une table ronde Wave Online, Vincent Chaillet (H2O Asset Management) et Pierre Sabatier (Aurep et Primeview) ont confronté leurs lectures. Convergences sur la Chine et l'Asie du Sud-Est, divergence assumée sur le Japon.
La rente des « pelles et pioches » de l'IA
C'est la thématique sans nuance. Les investissements mondiaux dans l'intelligence artificielle ; 500 milliards de dollars l'an dernier, 700 anticipés cette année ; irriguent massivement les fournisseurs de la zone. « Les trois quarts de ces ressources viennent d'Asie », rappelle Vincent Chailley. Les profits des Samsung, Micron, SK Hynix ont été multipliés par trois ou quatre en un an.
Et les valorisations tiennent. « Les profits ont tellement grimpé qu'en termes de valorisation, ils ne sont pas plus chers qu'il y a un an. Avec la correction récente, ils ont même plutôt décoté. » . Pierre Sabatier confirme : « La clé aujourd'hui, c'est la réalité économique. Ce n'est pas acheter un fantasme, c'est acheter une réalité. » Seul bémol : l'accès à l'énergie, sensible aux tensions au Moyen-Orient.
Le doute se déplace en revanche sur les « moteurs » américains. Producteurs d'IA passant « d'un modèle quasi monopolistique à un truc ultra-concurrentiel », marges historiques de 50-70 % difficiles à tenir. « Est-ce qu'on est face à une révolution de taille du gâteau, ou à une révolution de part de marché ? », s'interroge Pierre Sabatier. Réponse du Président d'Aurep : plutôt la seconde. Donc des gagnants, des perdants.
Chine : la mécanique de la deuxième révolution
La Chine sort de sa phase de digestion post-excès immobiliers pour entrer dans une nouvelle séquence : montée en gamme, consommation, innovation à forte intensité capitalistique. « Là où le modèle libéral se tire la bourre à quatre ou cinq, la Chine décide. Ça sera peut-être un peu moins bien, mais c'est dix fois moins cher », analyse Vincent Chailley.
Signal majeur pour les investisseurs : Pékin a besoin du marché. Incitations à l'investissement actions, paiement de dividendes. « C'est une mécanique qu'on avait vue aux États-Unis dans les années 90. Trente années de performance magnifique. » . L'objectif assumé : utiliser les marchés actions comme levier d'effet richesse positif, en substitution d'un immobilier durablement convalescent.
Bémols à intégrer : démographie sous tsunami post-enfant unique, et une économie qui reste très intégrée au commerce mondial. « L'an dernier, malgré les vociférations de Donald Trump, les exportations nettes n'ont jamais été autant contributrices à la croissance chinoise », souligne Pierre Sabatier.

Japon : le débat tranché
C'est là que les visions divergent. Vincent Chailley voit un Japon qui retrouve une croissance potentielle légèrement positive après quinze ans de réformes. Pierre Sabatier n'y croit pas : sa thèse, modélisée depuis quinze ans, fait de la démographie un plafond de verre. « On passe de 127 millions d'habitants à 90 millions à l'horizon 2060. Quand la richesse repose aux deux tiers sur la consommation des ménages, le PIB global a du mal à courber sa trajectoire. »
H2O conteste sur trois fronts. La dette d'abord : retraitée des actifs détenus à l'étranger, elle retombe à 120 % du PIB, et reste entièrement domestique. « Ce sont les vieux Japonais qui prêtent aux jeunes. Ce contrat générationnel, ils vivent avec. » La démographie ensuite : ouverture à l'immigration, hausse du taux d'activité des femmes, travail des seniors - 35 % des revenus des plus de 65 ans viennent de leur travail. La productivité enfin : robotisation, gains supérieurs aux européens.
Le vrai sujet : les devises
C'est le point le plus actionnable. Vincent Chailley développe une vision « très constructive sur l'ensemble des devises d'Asie ». La mécanique : le coût de la couverture du risque de change dollar est passé de 5 % il y a un an à moins de 2 % aujourd'hui. Seuil critique. « C'est à partir de ces niveaux que les grandes institutions japonaises, les entreprises, les ménages commencent à considérer l'idée de couvrir. »
L'effet s'est déjà matérialisé en Australie, où les fonds de pension couvrent leur exposition dollar, d'où l'appréciation contre-intuitive du dollar australien dans les épisodes récents de stress. Japon et Corée seraient à l'aube du même basculement. « Quand on a une devise 50 à 70 % sous-évaluée à cause de ça, le potentiel d'appréciation est considérable. »
Pierre Sabatier converge sur l'Asie et la Chine, et rappelle un précédent : les accords du Plaza (1985) puis du Louvre (1987) avaient fait chuter le dollar de 30 à 50 % contre yen et deutschemark. « La seule manière de rester compétitif au niveau international, ce n'est pas avec les droits de douane, c'est avec les taux de change. » Le yuan n'a quasiment pas bougé contre le billet vert depuis un an. Cela pourrait changer.









