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SpaceX : l'IPO qui ressemble à un casino boîte

Dans quelques jours, SpaceX réalisera la plus grande introduction en Bourse de l'histoire, à 1 800 milliards de dollars. Derrière le chiffre spectaculaire se cache une réalité bien plus complexe : 3 activités aux profils financiers radicalement différents regroupées sous un seul ticker, une gouvernance verrouillée au profit d'Elon Musk, un périmètre redessiné juste avant l'introduction, et une valorisation à 95 fois des revenus globalement déficitaires. Ce qu'on présente comme un investissement dans la conquête spatiale est en réalité un combiné de paris industriels, technologiques et financiers, indissociables et non maîtrisables par l'actionnaire.


L'IPO SPACEX : UN PARI COMBINÉ DÉGUISÉ EN THÈSE D'INVESTISSEMENT

Dans quelques jours, SpaceX entre en Bourse à une valorisation de 1 800 milliards de dollars, soit plus du double du record d'Aramco en 2019. Le chiffre est spectaculaire. Le problème, c'est ce qu'il cache.

Ce que vous achetez vraiment

Sous le ticker SPCX, il y a en réalité trois sociétés aux profils radicalement différents. L'activité spatiale, Falcon, Dragon, Starship, est en quasi-monopole, mais sert surtout à déployer Starlink en interne : sur 165 lancements en 2025, une quarantaine seulement concernaient des clients externes. Starlink, lui, est la seule activité rentable du groupe : plus de 4 milliards de résultat d'exploitation, 10,3 millions d'abonnés dans 160 pays. SpaceXAI, enfin, regroupe Grok et X (ex-Twitter) : c'est elle qui brûle l'essentiel de la trésorerie. On ne valorise pas un lanceur comme un réseau télécom ni comme une boîte IA. Pourtant, vous ne pouvez pas acheter Starlink sans financer le reste.

L'usine à gaz Musk

Ce montage ne doit rien au hasard. Il y a quelques mois, SpaceX et xAI étaient encore distinctes. Début 2026, SpaceX rachète xAI dans une opération entièrement en actions à 1 250 milliards. Quelques semaines après, xAI disparaît en tant qu'entité et devient une division interne : SpaceXAI. Comptablement, la fusion est traitée comme une opération entre entités liées, les pertes de l'IA sont importées rétroactivement sur le bilan. Résultat : SpaceX seule était bénéficiaire de 790 millions en 2024. Après intégration, le groupe affiche une perte nette de 5 milliards en 2025. Même entreprise, périmètre différent. Par ailleurs, la structure d'introduction prévoit deux catégories d'actions : Musk et les initiés conserveront environ 80 % des droits de vote tout en détenant moins de la moitié du capital. L'actionnaire qui souscrit apporte des capitaux. Les décisions, c'est une autre histoire.

Le prix

En 2025, le groupe a réalisé 18,7 milliards de revenus. À 1 800 milliards de valorisation, cela représente 95 fois le chiffre d'affaires. Une entreprise aérospatiale se paie 2 à 5 fois ses revenus. Un opérateur télécom-satellite, 5 à 10 fois. Tesla, déjà considérée comme chère à 222 fois ses profits 2026, affiche un chiffre d'affaires cinq fois supérieur à celui de SpaceX. Ici, on paie des pertes : 2,6 milliards de perte d'exploitation, 5 milliards de perte nette en 2025, et déjà 4 milliards de perte nette sur le seul premier trimestre 2026. Morningstar estime la valeur réelle autour de 780 milliards. L'écart avec le prix demandé, c'est environ 1 000 milliards de paris non encore gagnés.

Pourquoi ce prix, et pourquoi maintenant

Un seul mot : IA. La division SpaceXAI a généré 3,2 milliards de revenus en 2025, pour une perte d'exploitation de 6,4 milliards. C'est Starlink qui absorbe le trou. Colossus 1, le supercalculateur de Grok, fournit désormais de la puissance de calcul à Anthropic, un concurrent pour environ 1,25 milliard par mois jusqu'en 2029. Ce n'est plus tout à fait l'histoire d'un champion de l'IA : c'est celle d'un loueur d'infrastructure, activité beaucoup plus capitalistique, qui justifie une décote davantage qu'une prime. Et par-dessus, la promesse de data centers en orbite, alimentés par énergie solaire, refroidis par le vide spatial. La vision est cohérente sur le papier. En l'état actuel, on est dans le récit, pas dans le revenu. Cette IPO arrive au pic de l'enthousiasme autour de l'IA. Retirez le mot « IA », et le même bilan ne se vend pas à ce prix.

Un combiné de paris

Pour que la valorisation tienne, il faut que plusieurs choses se réalisent simultanément : que Starlink continue de croître malgré un revenu moyen par abonné en baisse de 18 % entre 2023 et 2025 ; que Starship atteigne enfin une rentabilité économique ; que l'IA maison trouve un modèle viable alors que Grok reste derrière les leaders ; que les data centers orbitaux se matérialisent un jour. Chaque pari est défendable séparément. Le problème, c'est qu'ils sont agrégés et indissociables. À cela s'ajoute que la gouvernance est verrouillée, que les premiers comptes publics complets ne datent que de quelques semaines, et que le périmètre du groupe a été redessiné juste avant l'introduction. Celui qui souscrit ne maîtrise ni les règles du jeu, ni ce qu'il achète vraiment, ni à quel moment la table peut se retourner.

Ce qui pourrait donner tort à cette lecture

Il serait malhonnête de réduire SpaceX à un mirage. Starlink est une vraie réussite industrielle, nettement rentable, avec un levier de monétisation réel, la société vient d'ailleurs de relever certains tarifs en mai 2026. L'activité de lancement occupe une position quasi-monopolistique. Les pertes de Starship sont des pertes choisies, pas subies, 3,8 milliards réinvestis dans l'avenir. Et parier contre Elon Musk a souvent coûté cher : les lanceurs réutilisables étaient jugés irréalistes il y a 10 ans. Mais la qualité industrielle d'une entreprise et le prix auquel on l'achète sont deux questions distinctes. On peut admirer SpaceX et juger que 1 800 milliards constitue un point d'entrée déraisonnable.

La seule question qui compte

Est-ce une grande entreprise ? En partie, surtout grâce à Starlink. Est-ce un bon prix ? À 95 fois des ventes globalement déficitaires, la barre est très haute. Est-ce le bon véhicule pour s'exposer à ce qu'on apprécie dedans ? Probablement non : le montage oblige à acheter en bloc des activités très inégales. La distinction essentielle est là : il y a le pari qu'on voudrait prendre, Starlink, et le pari qu'on est forcé de prendre, l'IA et le récit orbital. Rien n'oblige à entrer dès le premier jour de cotation. Une introduction peut très bien se regarder de loin, le temps que plusieurs trimestres de comptes publics éclairent la trajectoire réelle des marges. L'opération la plus spectaculaire de l'histoire des marchés est aussi l'une des plus difficiles à évaluer. C'est précisément ce que son prix oublie de dire.

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